Jacques Ludovic Opangaut (1907-1978) a été l’une des principales figures de la période des indépendances au Congo. On disposait sur lui de quelques éléments biographiques épars mais pas d’une étude sur sa vie d’homme d’Etat. Elie Mavoungou a fini par combler cette lacune avec la publication de son essai «Jacques L. Opangault 1907-1978, De la colonie à la République, L’action politique», (L’Harmattan, 2024).L’auteur du texte, un éminent professeur d’immunologie qui travaillait en France, est décédé peu de temps après la parution du livre. Il était entre autres l’auteur de deux ouvrages sur Jean Félix-Tchicaya.
L’essai qui est préfacé par Emile Opangault son fils, se divise en deux parties principales: une première dédiée à l’homme d’Etat, une deuxième à des thèmes comme les rivalités interethniques, la hiérarchisation des populations autochtones sous le régime colonial, les disparités entre le Nord et le Sud, la crise politico-ethnique de 1993, l’affaiblissement de l’autorité traditionnelle, etc.
Vice-président du Conseil de gouvernement du Moyen-Congo en 1957 et leader du MSA (Mouvement Socialiste Africain), une formation politique affiliée à la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière), Jacques Ludovic Opangault était ce qu’on appellerait de nos jours un progressiste chez qui «l’intérêt particulier ne devait jamais dominer et éclipser l’intérêt général.» Un progressiste au franc parler qui, un soir au cours d’une discussion avec son ami et allié politique Simon-Pierre Kikhounga-Ngot à son domicile de Poto-Poto, eut ce mot qui résume bien l’homme de conviction et le dirigeant du peuple qu’il fut: «Pierre on ne fait pas la politique pour servir de marchepied. On la fait pour gagner, on la fait pour diriger, non pas diriger pour le plaisir, mais diriger pour faire plaisir. Faire plaisir au peuple en lui apportant un peux de mieux-être et pourquoi pas de bonheur.»
Proche du leader panafricain Barthélemy Boganda, il a adhéré au projet de création d’une «République unie centrafricaine» regroupant les quatre pays de l’AEF: l’Oubangui-Chari, le Tchad, le Moyen-Congo et le Gabon.
Jacques Opangault fut déporté en Oubangui-Chari pour ses dénonciations des abus d’autorité du régime colonial à l’encontre des populations. Il fut emprisonné, suite aux troubles politiques de février 1959, puis libéré et amnistié en juillet de la même année.
Dans les passages de l’étude ayant trait aux affrontements interethniques de 1959, Elie Mavoungou remarque à juste titre que ces évènements ont profondément «imprégné le mode de pensée politique des Congolais» Au reste, comme ne cessait de le souligner Lecas Atondi Monmondjo, aucune analyse politique consistante des crises politiques après 1963, ne peut faire l’économie de la guerre civile de 1959, car celle-ci eut pour conséquence de créer dans la conscience collective congolaise un schisme entre «le Nord et le Sud», qui pèse encore lourdement sur le processus de la construction nationale.
Le texte d’Elie Mavoungou prend une certaine distance avec les courants de pensée qui n’ont retenu de l’action des missionnaires chrétiens durant la pénétration coloniale, qu’une action au profit de des intérêts de la Métropole et eurent tendance par conséquent, à négliger leur apport dans le domaine de l’éducation des populations: «Les missions chrétiennes, ont joué un rôle très important pour le progrès matériel, l’éveil des consciences.»
Pour l’auteur, Alphonse Massamba-Débat devint au fil du temps «un adroit fervent défenseur de l’idéologie tribaliste en justifiant toute forme d’inégalité entre les individus dans une société par des considérations indépendantes de la volonté des hommes, par l’au-delà.»
On serait tenté de dire ici, que l’auteur se livre à une interprétation quelque peu subjective de la pensée d’Alphonse Massamba-Débat.
A l’appui de sa critique, l’auteur se réfère à un fascicules n’étaient pas le résultat d’une mauvaise gestion du gouvernement mais d’un contexte historique postcolonial bien précis.
Sur un autre registre, l’auteur en vient à affirmer que le mouvement d’André Matsoua, était un mouvement à connotation tribaliste : « Dans son action, André Matsoua posait déjà les bases de la différentiation ethnique. En effet, tout au long de ses altercations avec l’administration coloniale, il utilisait son mouvement – L’Amicale des Originaires de l’AEF, ndlr – pour développer un sentiment de supériorité de l’ethnie Lari, son ethnie, face à toutes les autres (C.Q.F.D.). Ainsi son arrestation en 1929 et sa condamnation en 1930, ne suscita-t-elle du reste une révolte qu’au sein de son ethnie. »
André Matsoua et ses compagnons qui n’étaient pas que des Laris, il convient tout de même de le rappeler ici, agissaient au nom des ressortissants de l’AEF et non des seuls Kongo-Laris et autres ethnies de Sud-Congo. Certes, leur combat contre le travail forcé et l’impôt de capitation, et pour l’accession des élites autochtones d’AEF au statut de citoyen, reste encore à étudier. Cependant, le peu que l’on sait sur le mouvement matsouaniste constitue sans conteste un précieux acquis pour la recherche historique.
L’idée selon laquelle l’élite du Pool serait imbue d’un certain sentiment de supériorité à l’endroit des autres ethnies du pays et que reprend à son compte l’auteur, n’est pas à balayer d’un banal revers de main. Ce sentiment qui, par la force des choses, perd aujourd’hui de sa consistance, fut bel et bien vivace dans la génération des cadres issue de la période des indépendances. Plusieurs facteurs peuvent expliquer l’apparition de ce complexe dans la conscience collective du Pool : l’idéologie coloniale avec son système de mise en compétition des tribus les unes contre les autres, la tendance chez les Kongo-Laris à magnifier le passé du royaume Kongo comme pour mieux s’affirmer au sein de l’espace national, le fait qu’ils prirent une part importante dans le mouvement anticolonialiste et s’en prévalent, etc.
« La justice, messieurs, est exigence présente en nous, nous invitant à un constant dépassement. Comme la vérité, elle n’est pas une chose existante que l’on accepte ou que l’on reçoit, mais une chose qu’il faut faire et refaire soi-même, soit seul et sans recours extérieur. »
Ce mot de Jacques Opangault sur la justice, figure dans le dernier chapitre du livre qui contient des déclarations et discours de l’homme politique, ainsi qu’un échange épistolaire avec le président Fulbert Youlou. Des textes d’une probité morale et d’une richesse politique indéniable, dont il convient de prendre connaissance.
Jean José Maboungou






