Dans une étude dense et passionnante de près de 500 pages, Matswa Vivant, Anticolonialisme et citoyenneté en Afrique Equatoriale française, publiée en 2021 à Paris, aux Editions de la Sorbonne, Didier Gondola historien et petit-fils de matswaniste, nous restitue le parcours politique de le truculent combattant anticolonialiste que fut André Grenard Matswa.
Né le 17 janvier 1899 à Mandzakala dans l’actuel district de Kinkala, il entre à l’âge de 15-16 ans probablement à l’école professionnelle des pères missionnaires catholiques de Brazzaville et y achève brillamment ses études. Son diplôme en poche, il gagne la mission catholique de Kindamba pour y enseigner en qualité de catéchiste-moniteur. En 1919, le voilà à Brazzaville où il intègre la direction centrale des Douanes, d’abord en qualité de secrétaire, puis de commis du cadre local. Son passage aux Douanes ne sera que de courte durée: en juillet 1922, il traverse le Pool Malebo pour Léopoldville en vue de joindre la France via Matadi et Dakar. C’est probablement fin 1922, qu’il débarque à Dakar pour un séjour qui durera plus longtemps que prévu. Dans les premiers jours de janvier 1924 cependant, il quitte discrètement la capitale du Sénégal pour Casablanca, où il va s’engager dans le 22e régiment d’infanterie de l’armée coloniale et prendre part à la campagne militaire que mène la France dans le Riff contre les nationalistes marocains d’Abd el-Krim (la guerre du Riff, 1921-1926). Ce n’est qu’au début de l’année 1925, qu’il pose les pieds sur le sol de Paris, après un passage à Marseille. La ville lumière l’éblouit, il s’y sent à son aise nonobstant les difficultés inhérentes à la vie d’un immigré originaire d’Afrique Noire, et un certain entregent politique l’amène à nouer de solides amitiés dans les milieux humanistes et anticolonialistes qui œuvrent à l’émancipation de l’Afrique. A-t-il été initié au Grand Orient de France – une des principales obédiences maçonniques du pays – durant son séjour parisien, ainsi qu’on serait tenté de le penser? Paris, à n’en pas douter, va constituer une étape importante dans la formation politique de Matswa, car c’est dans cette ville qu’il se frottera aux grandes idées qui agitent le monde. Pour gagner sa vie, il va exercer plusieurs métiers et notamment celui d’aide comptable dans diverses institutions publiques et de vendeur de produits exotiques (peaux de fauves et de serpents, cornes d’animaux, colliers traditionnels, etc.) au Halles de la ville.

Il fait la connaissance d’une bretonne, Julie Alexandrine Plevert, «une compagne follement éprise de Grenard». De leur vie conjugale naîtra Andrée Plevert, une petite fille qui mourra d’une maladie causée par les rigueurs de l’hiver et l’inconfort matériel: le couple habite une chambre mal chauffée, rue Notre-Dame-de-Nazareth dans le 3e arrondissement de Paris. En juillet 1926, il crée avec l’aide de quelques amis de la métropole, l’Association Amicale des originaires de l’AEF, une société d’entraide sociale et de secours mutuel.
L’activisme de Matswa et des membres de son association, n’est pas du goût des autorités françaises qui appréhendent le leader de l’Amicale comme un perturbateur de l’ordre colonial, voire un cryptocommuniste agissant à visage masqué. Pour ces autorités, l’Amicale n’est pas autre chose qu’une organisation séditieuse et antifrançaise. Il en découle que le 21 décembre 1929, Matswa quitte Paris sous bonne escorte policière pour être transféré à la maison d’arrêt de Bordeaux. Motif de cette mise aux arrêts: une présumée complicité d’escroquerie envers les membres de l’Amicale. Pour être plus précis, il est accusé d’avoir détourné les cotisations des membres de l’Amicale. On l’embarque donc, le 6 janvier 1930, à bord du paquebot Le Foucault à destination du Congo, pour y comparaître avec d’autres inculpés devant les juges du Tribunal indigène de second degré de la circonscription de Brazzaville.
Le procès de Matswa et de ses compagnons s’ouvre le 2 avril 1930 à 8 heures du matin, dans un climat politique tendu. Une foule nombreuse, mais pacifique composée de la petite élite urbaine autochtone (écrivains-interprètes, moniteurs, infirmiers, commerçants, couturiers, etc.) est venue se masser sur le site du Tribunal – sis dans les parages de l’actuelle Mairie de Brazzaville – afin d’attendre le verdict des juges, lequel intervient avant la tombée de la nuit: Matswa, Balou Constant, Ganga Pierre, Mayassi Jacques sont condamnés à trois ans d’emprisonnement, accompagnés de dix ans d’interdiction de séjour au Congo. Bidié François et Joseph N’kéoua dont le rôle dans l’affaire mise en examen est jugée mineur, sont acquittés. A l’annonce de la sentence, la foule en colère s’en prend aux forces de l’ordre venues assurer la sécurité du procès, en lançant sur elles des projectiles. Celles-ci ripostent, en s’efforçant de disperser les groupes d’émeutiers. Ces affrontements causeront la mort de dizaines de personnes et un nombre important de blessés.
Le 9 avril 1930, Matswa, Balou, Ganga et Mayassi sont déportés à Am Timan au Tchad, pour y purger leur peine de réclusion.
Le natif de Mandzakala cependant n’entend nullement moisir dans le «purgatoire d’Am Timan»: en janvier 1933, près de trois ans après son arrivée dans cette bourgade du sud-est tchadien, il tente de se soustraire à ses geôliers, mais n’y parvient pas. Il récidive en septembre 1935 et au bout d’un long périple rempli de suspense, il débarque à Paris en janvier 1937 et s’installe au 38, rue d’Aubervilliers dans le 19e arrondissement.
A Paris, Matswa qui se dissimule sous différents pseudonymes (Nkodia, Kimaka, Louéko), étant donné son statut de fugitif, s’emploie à redynamiser la section française de l’Amicale – qui s’est dévitalisée entre temps du fait de l’absence de son leader –, tandis que là-bas dans le lointain Moyen-Congo, ses partisans ont pris l’option de boycotter la SIP (Société indigène de prévoyance) – une société d’aide au développement de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche, créée par l’administration coloniale en janvier 1937, en refusant toute forme de collaboration avec cet organisme, tant que Matswa ne sera pas revenu sur sa terre natale. Au moment où sonne en France la période de mobilisation générale en 1939, il s’engage dans la 21e compagnie d’infanterie coloniale cantonnée à Conques-Sur-Orbiel dans l’Aude. Blessé sur le front, il est réformé en janvier 1940.
Question incontournable: s’est-il engagé dans les troupes coloniales pour faire preuve de patriotisme à l’égard de la mère patrie? On ne saurait le dire ici. Ce qui est certain en revanche, c’est que cet engagement comme le constate Gondola «ne lui vaut pas la confiance des autorités coloniales.»: le 3 avril 1940, en effet, la police procède à son arrestation et le place sous mandat de dépôt à la maison d’arrêt de Versailles. Et le 25 avril, il est embarqué manu militari à bord du paquebot Asie de la compagnie des Chargeurs réunis à destination de Pointe-Noire, où il débarque en mai 1940 après deux tentatives d’évasion entre Casablanca et Dakar. Station après station, écrit Gondola, «de Pointe-Noire à Kinkala, on le fait parader devant les populations du Pool, mal vêtu, enchaîné, humilié et marqué par la soufFrance.»
Le 13 janvier 1942, Matswa décède à la prison de Mayama, à l’âge de 43 ans, des suites d’une dysenterie selon la version officielle. Comme bien d’autres leaders africains avant et après lui, le destin ne lui laissa pas le soin de poursuivre le combat politique qu’il avait entrepris d’engager.
Jean José
MABOUNGOU

