Privée d’information et de contraception, une jeune femme a dû subir huit interruptions de grossesse avant de trouver un refuge auprès de la planification familiale. Ce cas exceptionnel interroge l’efficacité des dispositifs d’orientation actuels et révèle les barrières persistantes qui retardent l’accès des femmes aux structures de prévention et de contraception.
À 22 ans, tout juste bachelière, *Nadia accouche de sa première fille. Viennent ensuite deux autres enfants, avec deux autres pères. Elle a aujourd’hui trois enfants de 6, 3 et 2 ans, et se trouve sans emploi. Pendant toutes ces années, aucune méthode contraceptive. Les sages-femmes lui parlaient pourtant de planning familial, mais «ça ne m’intéressait toujours pas», raconte-t-elle. Il a fallu qu’elle subisse près de huit avortements, deux avant la naissance de son dernier enfant et les autres après, pour qu’elle pousse enfin la porte d’un centre.
L’espoir est de courte durée. Sur place, elle déchante vite: «Les soignants m’ont déconseillé l’implant à cause de mon surpoids ». L’injection de trois mois? «Je ne l’ai essayé qu’une seule fois, puis j’ai arrêté», confie-t-elle.
Son histoire n’a rien d’exceptionnel. Nadia vit dans un pays de 6 142 180 habitants, selon le recensement de 2023, dont 2 145 783 à Brazzaville. D’après la dernière enquête démographique et de santé (EDSC-III, 2025), 34% des femmes en union ont des besoins non satisfaits en planification familiale. À Brazzaville, elles sont 36% dans ce cas, et 12 % seulement utilisent une méthode moderne. À l’échelle du pays, l’usage des méthodes modernes a même reculé, de 20% en 2011-2012 à 16% aujourd’hui. Chez les femmes non en union et sexuellement actives, la demande atteint 86%.

Le manque de sensibilisation en amont transforme souvent la gestion de la reproduction en une succession de crises, poussant certaines femmes à subir de multiples interruptions de grossesses avant d’accéder à un encadrement médical

Reste la question du prix. Sur le papier, les contraceptifs financés par le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) sont gratuits. Invité d’une émission de Vox TV consacrée à la planification familiale, le Dr Guy-Michel Mbemba, chargé de la santé de la reproduction à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), reconnaît pourtant que certaines formations sanitaires, surtout à Brazzaville, pratiquent un petit recouvrement de coûts. Il dit avoir entendu parler d’une pilule à 300 ou 500 francs CFA, d’un implant à 5 000 francs CFA et d’un dispositif intra-utérin à 10 000 francs, et en avoir discuté avec le directeur général de la population, en vue d’une supervision sur le terrain.
Sur place, les témoignages divergent. À Nganga-Lingolo, si les implants et les préservatifs sont gratuits, les injectables deviennent payants dès lors que le centre doit les acheter sur ses fonds propres. Au centre de santé intégré Jean Taty, dans l’enceinte de l’hôpital de base de Makélékélé, à Brazzaville, le ministère livre ses dotations tous les trois mois. Dire que le stock suffit serait mentir, reconnaît son responsable, M. Maxime Ludovic Inkali: «Nous sommes actuellement en rupture».
Une étudiante en soins infirmiers, actuellement stagiaire à l’hôpital militaire, débourse 1000 francs pour un comprimé qu’elle ne prend qu’après l’acte. «D’autres méthodes de contraception m’ont été déconseillées, parce que je n’ai pas d’enfant», explique-t-elle.
Autre zone grise: qui peut recevoir un implant? Chez ‘’Jean Taty’’, il n’est posé qu’à partir de trois enfants. Une adolescente s’est entendu dire qu’il en fallait deux et sa mère, sage-femme, va jusqu’à parler d’interdit, à cause des complications lors du retrait. De leur côté, près d’une dizaine de jeunes filles déclare utiliser des médicaments. D’autres recourent à des pratiques dangereuses. Ces témoignages mettent en évidence la nécessité de mieux informer les jeunes filles. Selon l’OMS, le choix d’une méthode doit tenir compte de la situation médicale de chaque patient. À Nganga-Lingolo, on adapte la méthode à l’âge et à la situation de chaque femme. Le Dr Mbemba ne fixe aucun minimum et recommande même l’implant à une femme en difficulté psychique, qui ne pourrait pas prendre une pilule chaque jour. Quatre réponses pour un seul pays, sans qu’aucune n’ait été confrontée à une norme officielle.
Dans le couple, la décision n’appartient pas toujours à la femme. Un père de trois enfants, devenu père à 18 ans, l’assure : le garant de la contraception, c’est lui. Il pratique le retrait, la méthode que le Dr Mbemba déconseille, car le risque de grossesse reste élevé. Sa femme veut plus d’enfants. Lui non. Certaines femmes consultent à l’insu de leur mari. À Nganga-Lingolo, on les reçoit, car la femme est ‘’propriétaire’’ de son corps. Le responsable de Jean Taty raconte avoir fini par poser un implant à une mère de quatre enfants qui craignait la réaction de son époux. Dans les deux centres, on dit aussi lutter contre les rumeurs, comme celle selon laquelle l’implant rendrait stérile.
Les effets secondaires, eux, sont bien réels. Saignements entre les règles, absence de règles, règles prolongées: ce sont eux qui ramènent le plus de femmes en consultation, selon une sage-femme de Nganga-Lingolo. D’où l’importance du suivi. Un cas rapporté de seconde main en montre le risque. Une femme en situation de handicap psychique, déjà mère de deux enfants, avait reçu un implant choisi par sa famille. Des années plus tard, au moment du retrait, les soignants ne l’ont pas retrouvé, malgré des examens. Le contrôle annuel conseillé n’avait pas été fait. On ignore ce qui s’est passé. « Une femme sous contraception ne doit jamais être abandonnée », insiste la sage-femme.
L’enjeu dépasse le confort des couples. «À l’hôpital, des grossesses trop rapprochées fatiguent l’utérus, qui se contracte mal après l’accouchement», explique la directrice du ministère de la Santé chargée de la santé sexuelle. C’est la porte ouverte à l’hémorragie de la délivrance, première cause de décès maternel. L’OMS recommande d’attendre environ deux ans entre deux grossesses. L’UNFPA, de son côté, affiche un objectif: zéro besoin non satisfait.
Le Congo avance, mais lentement. La fécondité est passée de 5,1 à 3,5 enfants par femme depuis 2011-2012, mais elle reste à 5,3 en milieu rural contre 3,0 en ville.
Nadia, elle, a trouvé sa solution à force de renoncements. Combien de Brazzavilloises devront attendre, comme elle, un huitième avortement?

Darchevie KETTE BONAZEBI

(*) Prénom d’emprunt

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