Par Loïc JOSSERAN et Théodora MIERE
En décembre 2011, dans les colonnes de La Semaine Africaine, un article intitulé «Permettre à la population de tirer un meilleur profit du téléphone portable» s’interrogeait sur les possibilités offertes par le mobile au Congo.
L’épidémie de poliomyélite, survenue en 2010, avait notamment conduit à poser une question simple: comment utiliser un outil déjà très présent dans la population pour mieux faire circuler l’information, notamment dans le domaine de la santé publique?
Quinze ans plus tard, le paysage a profondément changé.
Le téléphone portable ne sert plus seulement à téléphoner ou à envoyer des SMS. WhatsApp, Facebook et d’autres espaces numériques relient quotidiennement familles, amis, collègues, professionnels, associations et membres de la diaspora établis dans différents pays.
Une campagne de dépistage organisée à Brazzaville peut être relayée à l’étranger, puis retransmise à des proches au Congo. Une ordonnance peut être photographiée et envoyée. Le nom d’un médecin ou d’un établissement peut circuler. Lorsqu’une personne est hospitalisée, des proches vivant à plusieurs milliers de kilomètres peuvent rechercher un contact, solliciter quelqu’un sur place ou participer financièrement à son accompagnement.
En quinze ans, la question s’est donc déplacée. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui possède un téléphone ou qui reçoit une information, mais de comprendre ce que chacun peut réellement faire de cette information.
Quand l’information devient une ressource

Les usages numériques montrent que les réseaux ne servent pas seulement à faire circuler des messages. Ils peuvent également contribuer à mettre des personnes en relation et à mobiliser des ressources.
Autour d’une personne malade peuvent ainsi être activées différentes formes d’aide: informations, contacts professionnels, accompagnement, soutien financier, recherche de médicaments ou assistance à distance.
Les diasporas jouent parfois un rôle important dans ces mobilisations. La distance géographique n’empêche plus nécessairement de participer à l’action. Une personne installée en France ou ailleurs peut rechercher un professionnel, transmettre une ordonnance, envoyer de l’argent ou demander à un membre de la famille présent au Congo de se rendre auprès du malade.
Le numérique rapproche ainsi des personnes, des informations et des ressources auparavant séparées par la distance.
Mais cette capacité de mobilisation est très inégalement répartie.
Deux personnes peuvent posséder le même téléphone, utiliser la même application et recevoir la même information sans disposer des mêmes possibilités d’agir.
L’une peut appartenir à plusieurs réseaux actifs, connaître des professionnels de santé, avoir des proches susceptibles de se déplacer ou pouvoir solliciter des membres de la diaspora disposant de ressources financières. Une autre peut être beaucoup plus isolée.
Recevoir une information sur un service de santé ne signifie pas pouvoir s’y rendre. Recevoir une ordonnance ne signifie pas pouvoir acheter les médicaments. Connaître l’adresse d’un établissement ne signifie pas pouvoir financer les soins.
Le numérique réduit certaines distances. Il ne supprime pas les inégalités économiques, sociales, relationnelles ou territoriales qui pèsent sur les possibilités réelles d’accès aux soins.
Être connecté ne signifie pas disposer des mêmes capacités d’agir.
Les réseaux peuvent aider, mais ils ne peuvent pas tout
Les solidarités familiales, communautaires et diasporiques constituent des ressources précieuses. Elles permettent parfois de réagir rapidement lorsqu’une personne tombe malade.
Mais leur efficacité dépend de l’existence du réseau, de sa disponibilité et des ressources que ses membres peuvent effectivement mobiliser.
Tous les malades ne disposent pas d’un entourage suffisamment étendu ou doté des moyens nécessaires pour répondre à une urgence.
Il faut donc reconnaître ces solidarités sans leur demander de remplacer les politiques publiques.
Reconnaître les capacités d’entraide des communautés ne doit pas conduire à institutionnaliser la débrouille.
Les réseaux peuvent aider ; l’accès aux soins ne peut dépendre de la puissance de son réseau
L’enjeu est plutôt d’articuler les capacités d’initiative des populations avec celles des professionnels de santé, des associations, des structures sanitaires et des institutions.
Cela vaut également pour la coopération internationale. La coopération Nord-Sud en matière de santé numérique ne devrait pas seulement favoriser le transfert de technologies conçues ailleurs. Les populations inventent déjà des manières d’utiliser le numérique pour s’informer, s’entraider, rechercher des professionnels et coordonner une assistance.
Les territoires africains ne sont donc pas seulement des espaces de réception des innovations. Ils sont aussi des espaces de production de pratiques et de savoirs.
Une technologie performante n’est pas nécessairement une technologie utile à tous. Elle devient une innovation de santé publique lorsqu’elle peut s’intégrer aux pratiques, s’articuler aux ressources existantes et être effectivement accessible aux populations auxquelles elle est destinée.
De la «santé pour tous» à la santé numérique pour tous
La question n’est d’ailleurs pas nouvelle.
Dans la presse congolaise de septembre 1988, l’objectif de «Santé pour tous à l’an 2000» apparaissait aux côtés de réalisations concrètes: dispensaires-maternités, centre de santé intégré, pédiatrie et structures sanitaires de proximité. La santé y était également pensée en relation avec les conditions de vie, la salubrité, l’eau, les équipements et le développement des territoires.
Près de quarante ans plus tard, les technologies ont changé, mais l’enjeu demeure : comment faire en sorte qu’une innovation contribue effectivement à améliorer les possibilités de prévention et d’accès aux soins ?
Le numérique ajoute de nouvelles capacités d’information, d’orientation et de coordination. Il ne peut se substituer aux professionnels, aux structures sanitaires et aux conditions concrètes d’accès aux soins.
En 2011, nous nous demandions comment permettre à la population de tirer un meilleur profit du téléphone portable.
Quinze ans plus tard, les possibilités techniques se sont considérablement développées. Les populations se sont approprié ces outils et inventent quotidiennement des manières de communiquer, de s’informer, de s’entraider et d’agir à distance.
Mais cette évolution conduit précisément à reformuler la question initiale.
Il ne s’agit plus seulement de demander : «L’information est-elle disponible ?» Il faut désormais demander : «Chacun dispose-t-il réellement des moyens de transformer cette information en possibilité d’agir pour sa santé ?»
Le numérique ne soigne pas. Il peut rapprocher l’information, les personnes et les ressources. Il peut contribuer à mieux informer, mieux orienter, mieux mettre en relation et mieux coordonner.
Encore faut-il que les conditions économiques, sociales, relationnelles, territoriales et organisationnelles permettent à chacun d’en bénéficier.
Le défi n’est donc plus seulement de permettre à la population de tirer un meilleur profit du téléphone portable. Il est désormais de construire une santé numérique qui bénéficie réellement à tous.
Théodora MIERE –Loïc JOSSERAN
Loïc Josseran, Professeur de Santé Publique
Théodora Miere, Maître de Conférences HDR
Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ), Université Paris-Saclay
Cet article prolonge une communication présentée en mai 2026 à Bordeaux dans le cadre du colloque «Penser le rapport à l’IA et aux technologies numériques : pouvoirs, résistances, innovations», organisé avec la Chaire UNESCO.

