Depuis le contre-choc pétrolier de 2014, et plus récemment les affres de la crise sanitaire mondiale et des tensions inflationnistes, la République du Congo traverse une zone de fortes turbulences. Si les indicateurs macroéconomiques tentent timidement de repasser au vert grâce à la remontée des cours du brut, le tissu social, lui, reste profondément meurtri. Le chômage endémique des jeunes, la précarisation des ménages, l’économie informelle omniprésente, mais non structurée, et le creusement des inégalités dessinent le visage d’une crise socioéconomique aiguë et appellent une réinvention du modèle de développement. Dans cette quête, un concept gagne du terrain partout dans le monde: l’économie sociale et solidaire. La réponse publique ne peut plus se contenter des recettes classiques de la relance par le haut (grands travaux, industries extractives). Il devient impératif de regarder vers le bas, vers les territoires, vers les initiatives citoyennes. C’est précisément ici que se joue la nécessité de créer, en République du Congo, un ministère de plein exercice dédié à l’Économie sociale et solidaire (ESS).
L’économie congolaise est, dans les faits, majoritairement sociale, solidaire et informelle. Des tontines (likelemba) aux coopératives agricoles des plateaux batéké, des groupements de femmes commerçantes de Pointe-Noire aux associations de jeunes recycleurs de Brazzaville, la population survit et innove grâce à des mécanismes de solidarité horizontale. Or, cet immense gisement de résilience est aujourd’hui un angle mort institutionnel. Les questions de l’artisanat, de l’économie informelle, des mutuelles de santé ou des coopératives sont éparpillées entre plusieurs départements ministériels (PME, Affaires sociales, Agriculture, Jeunesse…) sans vision cohérente ni budget dédié.
Créer un ministère de l’ESS, ce n’est pas ajouter une bureaucratie coûteuse, c’est reconnaître institutionnellement la réalité économique du pays et offrir un guichet unique, une voix au gouvernement, et un cadre légal protecteur à des millions de Congolais qui créent de la richesse hors des radars de l’État.
Dans un pays où la richesse nationale repose sur une rente pétrolière aux mains de quelques-uns, l’Économie Sociale et Solidaire offre une troisième voie. Elle n’est ni l’attente passive des subventions de l’État-providence (que l’État congolais n’a d’ailleurs pas les moyens de financer massivement), ni la jungle d’un marché dérégulé qui broie les plus faibles.
Un ministère dédié pourrait porter des politiques publiques structurantes :
La formalisation progressive et incitative : L’idée est simple : un commerçant, un artisan ou une coopérative qui accepte de s’enregistrer auprès du ministère recevra en échange un statut juridique simplifié, une exonération fiscale temporaire, et surtout, l’accès aux marchés publics de l’État. Nous arrêterons de pénaliser ceux qui entreprennent; nous les accompagnerons.
L’accès au financement solidaire: Créer un ministère sans caisse ne sert à rien. Il faudra adosser à ce ministère un Fonds National de Développement Solidaire (FNDS) pour sortir les porteurs de projets des griffes des usuriers.
Ce fonds ne prêtera pas comme les banques classiques. Il financera des projets à fort impact social: une coopérative de femmes qui transforme le manioc, une mutuelle de santé villageoise, une start-up qui recycle les déchets plastiques de Brazzaville. Le critère ne sera pas la garantie matérielle, mais la viabilité du projet et son utilité pour la communauté.
La préférence solidaire dans la commande publique: L’Etat devra prendre un décret exigeant que 20 % des marchés publics (cantines scolaires, fournitures, entretien des espaces verts, construction de petites infrastructures) soient réservés aux groupements, coopératives et associations issus de l’économie sociale. L’argent de l’État doit d’abord faire vivre les Congolais qui travaillent, avant de partir à l’étranger.
La territorialisation de l’économie : En faisant des collectivités locales et des préfectures des partenaires de la création d’emplois non délocalisables (transformation agroalimentaire, services à la personne, économie verte). Un ministère dédié aurait la capacité de territorialiser les politiques de développement. Il pourrait coordonner des pôles territoriaux de coopération économique, financer des incubateurs ruraux, et contractualiser avec les collectivités locales pour faire de l’ESS le bras armé de la décentralisation. Sans ce portage politique, les initiatives locales resteront éparpillées, sous-financées et sans perspective de changement d’échelle.
Le rôle décisif dans le déploiement de l’Assurance Maladie Universelle: L’ESS, à travers les mutuelles de santé, apporte une réponse concrète et éprouvée.
Premièrement, les mutuelles résolvent le défi de la collecte des cotisations. Un travailleur informel — vendeuse au marché Total, pêcheur sur le fleuve Congo, planteur dans la Sangha — n’a ni bulletin de salaire ni employeur pour prélever une cotisation. Une mutuelle de proximité, ancrée dans sa communauté ou sa filière professionnelle, peut adapter les modalités de cotisation : versements hebdomadaires, cotisations en nature après la récolte, formules saisonnières. La confiance de proximité remplace la contrainte administrative.
Deuxièmement, les mutuelles servent de guichets décentralisés pour l’enrôlement à l’AMU. Plutôt que d’immatriculer des millions d’individus isolés, la Caisse nationale d’assurance maladie pourrait conventionner avec des centaines de mutuelles de base qui se chargeraient de l’affiliation, de la collecte et du premier niveau de gestion des prestations. Ce maillage territorial est la seule voie réaliste pour atteindre les zones rurales enclavées et les quartiers populaires.
Troisièmement, les mutuelles portent une mission d’éducation à la prévoyance. La culture assurantielle est encore faible dans une large partie de la population. Payer une cotisation pour un risque futur ne va pas de soi. La mutuelle, gérée par des pairs, parlant les langues locales, expliquant concrètement les bénéfices de la solidarité, est le meilleur ambassadeur de l’AMU auprès des communautés réticentes ou méfiantes.
L’économie sociale et solidaire n’est pas une utopie marginale. Elle est une réponse concrète, éprouvée et profondément adaptée aux réalités congolaises pour relever les défis de la protection sociale, de la cohésion communautaire et de la diversification économique.
Le Congo de demain ne se construira pas seulement avec des pipelines et des routes. Il se construira aussi avec des coopératives, des mutuelles et des associations. C’est cette économie du lien, de la solidarité et de la dignité qu’il est temps de hisser au sommet des priorités nationales.
Dr Fulbert IBARA
Economiste de la santé et de la protection sociale
Cabinet d’Expertise Judiciaire







