Au Congo, une même parcelle de forêt peut accueillir à la fois un exploitant forestier, une mine et un puits de pétrole. La superposition d’usage est devenue une pratique sur le terrain. C’est l’une des plus grandes menaces pour les massifs forestiers du Mayombe et du Chaillu, situés dans la partie sud du pays. C’est un constat fait à travers une enquête réalisée au début de cette année 2026, et financée par l’Ong américaine Centre Pulitzer, appuyant les journalistes sur les enquêtes des forêts.
Le pays dispose d’un cadastre forestier découpé en unités forestières d’aménagement (UFA), dans la partie nord et en unités forestières d’exploitation (UFE), dans la partie sud. Chaque compagnie est censée mettre en œuvre son projet dans un périmètre bien délimité. Mais, le problème : dans le sous-sol de ces mêmes concessions se trouvent de l’or, du fer, du pétrole. L’Etat attribue donc des permis miniers par-dessus les permis forestiers. Les résultats montrent que deux logiques s’opposent.

L’exploitation forestière prélève du bois de valeur tel que l’Okoumé, le Limba et le Padouk. L’exploitation minière, elle, rase tout : grottes, tanières et pouponnières. Les jeunes pousses sont également des victimes qui seront à l’avenir des puits de carbone à même de participer à la limitation de la hausse de température à 1,5°c, conformément à l’Accord de Paris de 2015.
A Louvoulou, dans le Kouilou, l’UFE Ntombo est à l’arrêt depuis 2023, à cause du non-paiement des taxes par un ancien concessionnaire. Sur ces 113.884 hectares, sept permis miniers se chevauchent, y compris les carrières illégales de granite et de calcaire. Cette unité d’exploitation forestière est déjà impactée. La biosphère de Dimonéka, classée par l’UNESCO, subit le même sort. Une société chinoise y a été suspendue en 2024, mais 3.000 orpailleurs artisanaux continuent d’y travailler.
Dans le massif du Chaillu, l’UFE Mpoukou-Ogooué de 380.078 hectares, est attribuée à la société Taman Industries. Son exploitation est chevauchée par le permis de fer de Zanaga, par la société MPD Congo et autres permis.
Selon le ‘’Global forest Watch’’ ou Observatoire mondial des forêts consultées et analysées par le partenaire du Centre Pulitzer, indiquent que l’UFE Mpoukou-Ogooué est déjà impactée sur 91.784 hectares (18% de la superficie totale de l’UFE) par d’autres projets miniers. D’où une perte du couvert végétal de 2 et 4% dans les zones de chevauchement entre 2015 et 2024. 91.784 ha, soit 18 % de l’UFE, sont déjà touchés.
Pourtant, la loi 37-2008 interdit toute exploitation dans une aire protégée sans déclassement. Le décret 2009-304 a créé un comité interministériel, présidé par le Premier ministre pour harmoniser ces usages. Jusque-là, il ne s’est réuni qu’une seule fois, en février 2024. Faute de concertation, l’Etat gère au cas par cas par des arbitrages.

Les dégâts sont visibles. Les communautés sont victimes. C’est à ce titre que Placide Nkaya, un expert en environnement a lancé une alerte. «Nous sommes passés de la forêt primaire à la forêt secondaire, et aujourd’hui à la savanisation». A Louvoulou, Elodie Ngoma, restauratrice, ne sert plus que du surgelé. «Nos rivières n’ont plus de poisson, nos forêts n’ont plus de gibier». Dans la rivière Loukénéné, à Dimonéka, le mercure utilisé pour l’extraction de l’or a rendu l’eau impropre à la consommation. Des pêcheurs du village attribuent même la raréfaction du poison au mercure.
Pour Alfred Nkodia, coordonnateur national de la plateforme Gestion durable des forêts, «il ne faudrait pas prendre la superposition d’usage comme un petit phénomène. Il y a longtemps que ç’a commencé dans notre pays. Mais, il faut craindre que la gangrène fasse des métastases. Il faut prendre des mesures maintenant que le problème peut être contenu».
Au regard de ce phénomène, l’expert en environnement a recommandé: «La dynamisation de la commission interministérielle, la suspension provisoire de tous les permis d’exploitation minière et mettre en place un encadrement qui mettrait ensemble les mines, l’environnement, les forêts et tout autre acteur qui gravite autour de ce secteur, afin que la superposition d’usage ne soit pas un frein au développement, mais que ça soit une opportunité». Pour les spécialistes des forêts, la superposition d’usage désordonnée hypothèque l’avenir des forêts congolaises et la crédibilité du pays dans la préservation du Bassin du Congo, deuxième poumon écologique de la planète.
John NDINGA NGOMA & Blanche SIMONA






