Il y a des chiffres qui font froid dans le dos. Mais il y a aussi des réalités que l’on finit par banaliser à force de les côtoyer. Au Congo, les annonces de décès sont devenues d’une affligeante banalité. À Brazzaville, le chiffre de quarante corps enterrés par jour est même évoqué. Il traduit néanmoins une inquiétude profonde: celle d’une population qui a le sentiment que la mort gagne du terrain.
La question dérange: Pourquoi meurt-on autant? Elle dérange, parce qu’elle oblige à regarder en face les insuffisances de notre système de santé, les difficultés sociales, la précarité et toutes ces situations qui rendent la vie de nombreux Congolais particulièrement vulnérable. Tomber malade peut rapidement devenir un véritable parcours du combattant. Il faut trouver l’argent pour consulter, acheter les médicaments, réaliser les examens et parfois se déplacer d’un établissement à un autre pour obtenir une prise en charge. Et pendant ce temps, la maladie, elle, n’attend pas.
Dans certains hôpitaux, le manque d’équipements ou de personnel qualifié complique davantage la prise en charge des patients. À cela s’ajoutent les mouvements de grève qui paralysent périodiquement certains services hospitaliers.
Il faut le dire clairement: une grève dans un secteur aussi vital que la santé n’est jamais une affaire anodine. Elle peut avoir des conséquences dramatiques lorsqu’elle prive des malades de soins dont ils ont besoin immédiatement.
Il ne s’agit évidemment pas de contester le droit des professionnels de santé à revendiquer leurs droits. Ils ont le droit d’exiger de meilleures conditions de travail, des salaires régulièrement payés et des moyens suffisants pour exercer leur métier. Mais l’État a aussi le devoir de garantir la continuité des soins et de trouver des solutions durables aux crises qui frappent le secteur.
La pauvreté tue aussi. Il serait pourtant trop facile de faire porter toute la responsabilité aux hôpitaux. Une famille qui n’a pas suffisamment de revenus ne mange pas toujours correctement. Une personne sans emploi peut repousser une consultation faute d’argent. Un parent peut être obligé de choisir entre acheter des médicaments et nourrir ses enfants. Un retraité qui attend sa pension peut être incapable de financer des soins pourtant indispensables.
La précarité n’est pas seulement une difficulté économique. Elle peut devenir une question de vie ou de mort. L’alimentation constitue un autre sujet de préoccupation. Lorsqu’une population est contrainte de privilégier les aliments les moins chers au détriment d’une alimentation équilibrée, les conséquences sanitaires peuvent apparaître progressivement.
Et puis il y a ce mal invisible dont on parle encore trop peu: le stress.
Une société qui s’étouffe
Le Congolais vit avec de nombreuses inquiétudes: trouver un emploi, payer le loyer, nourrir la famille, scolariser les enfants, accéder aux soins, faire face aux dépenses quotidiennes et parfois attendre pendant des mois une rémunération ou une pension.
À force d’accumuler les difficultés, l’organisme finit par payer le prix. L’angoisse permanente, le stress chronique, la fatigue psychologique et le sentiment d’abandon peuvent profondément affecter la santé. Une société qui plonge une partie de sa population dans l’incertitude permanente ne peut prétendre construire durablement le bien-être collectif.
Le silence devient préoccupant
Ce qui interpelle surtout, c’est le silence qui entoure cette situation. La mort devrait être une question publique lorsqu’elle devient un phénomène qui touche massivement les familles. La société civile, les professionnels de santé, les chercheurs et les médias ont également leur rôle à jouer. Car une société qui ne compte pas ses morts, qui ne cherche pas à comprendre pourquoi ils meurent et qui ne tire aucune conséquence de ces décès prend le risque de transformer une crise sanitaire en fatalité.
On ne peut pas parler de développement tout en laissant les populations confrontées à des difficultés élémentaires à se soigner. On ne peut pas demander aux citoyens de croire en l’avenir lorsque la maladie, la pauvreté et l’angoisse font partie de leur quotidien.
La santé ne doit pas être considérée comme une faveur accordée à la population. C’est un droit fondamental et une responsabilité majeure de l’État.
Il faut donc sortir des discours et entrer dans l’action: renforcer les hôpitaux, garantir la disponibilité des médicaments essentiels, améliorer les conditions de travail du personnel médical, assurer la continuité des soins, renforcer la prévention et lutter contre les facteurs sociaux qui aggravent la mortalité.
Car derrière chaque chiffre se trouve une vie. Derrière chaque corps se trouve une famille. Derrière chaque cercueil se trouve une histoire, des enfants, des parents, des proches et des rêves brutalement interrompus. Une nation ne se mesure pas seulement à ses routes, à ses bâtiments ou à ses grands projets. Elle se mesure aussi à sa capacité à protéger la vie de ses citoyens. Le silence ne sauve personne. L’inaction encore moins.
KAUD

