Derrière les chiffres et les discours officiels, les survivantes se heurtent encore au silence, à la peur, et à un accès difficile à la justice.
« Ma fille est brisée. Parfois elle rit toute seule, parfois elle se renferme. Elle dit non à tout. »
La mère de Merveille Mpiossi (nom modifié) raconte, la voix tremblante, le quotidien d’une enfant de dix ans marquée à vie par des violences sexuelles. Résidant au quartier Château d’Eau (1er arrondissement de Brazzaville), la fillette est aujourd’hui privée d’école et en proie à de lourds troubles physiques et psychologiques.
Les faits remontent à 2022. À cette période, la mère quittait régulièrement le domicile familial pour ses activités de subsistance, laissant ses enfants à la maison. C’est durant ces absences que le mari aurait agressé sexuellement la fillette à plusieurs reprises. Selon le témoignage maternel, l’agresseur la menaçait de mort si elle parlait. Terrorisée, l’enfant garde le silence pendant des mois.
Ce sont des complications médicales graves qui alertent finalement la famille. Hospitalisée, la fillette est diagnostiquée victime de viols répétés, toujours selon sa mère. L’auteur présumé est interpellé. Mais la procédure judiciaire n’aboutit pas. « On nous a expliqué qu’il manquait la présence du père biologique de l’enfant, qui a refusé de se présenter au parquet », affirme la mère. En l’absence de cette comparution, aucune condamnation n’est prononcée et le mis en cause est remis en liberté moins d’un an après son arrestation.
Aujourd’hui, Merveille souffre de troubles persistants: refus de s’alimenter, crises de colère, rires incontrôlés, infections récurrentes. Sa scolarité est interrompue. « À l’école, elle était victime de moqueries. Elle ne supportait plus », confie sa mère. Ces situations ne sont pas isolées.
Selon les données du Programme national de lutte contre les violences faites aux femmes (PNLVF), rattaché au ministère de la Promotion de la Femme, la tendance est alarmante. En 2024, 298 cas ont été enregistrés à Brazzaville, dont 35 violences sexuelles, 76 violences économiques et 88 violences physiques.
Des chiffres revus à la hausse en 2025 avec 367 cas au total sur les trois premiers trimestres, 38 violences sexuelles, 66 violences conjugales et 24 cas de violences contre les veuves.
Pire, selon M. Henri Simphorien IKONGA, chef de Service de la Planification, du Suivi et évaluation au PNLVF, ces chiffres sont donnés d’une seule grande ville, Brazzaville. « Si tous les départements à travers les réseaux départementaux de lutte contre les VBG et les antennes étaient opérationnels, les données seraient beaucoup plus élevées », explique-t-il. Le programme, encore en structuration, ne dispose ni d’un siège fonctionnel, ni d’un budget opérationnel stable. «Nous transmettons les dossiers, mais obtenir un retour du parquet ou de la police judiciaire relève du parcours du combattant», déplore-t-il.
L’association KAANI Assistance a enregistré 123 cas de viols depuis le début de l’année 2025 dans l’arrondissement 2 Bacongo, à Brazzaville. Les données révèlent une forte prédominance chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans, qui représentent 36 cas.
Selon la présidente de l’association, Luc Bénédicte Gangoue, cette situation demeure préoccupante malgré les actions de sensibilisation et de prise en charge menées par KAANI Assistance dans le cadre de la lutte contre les violences basées sur le genre (VBG).
Pourtant, la loi Mouebara prévoit clairement : «La criminalisation du viol et des violences sexuelles, la protection juridique et psychosociale des victimes, le devoir d’enquête rapide des services judiciaires, la lutte contre l’impunité et la prise en charge médicale obligatoire».
Mais sur le terrain, le décalage reste immense. Peur du rejet familial, dépendance économique, pression sociale, absence de suivi judiciaire : les survivantes se retrouvent piégées dans un système qui peine à les protéger.
Chaque pression, chaque silence, chaque procédure qui n’aboutit pas renforce l’impunité. Et derrière chaque statistique, il y a une vie bouleversée souvent laissée seule face à l’injustice.
Darchevie KETTE BONAZEBI (Stagiaire)
