LITTERATURE : Gabriel Kinsa, ou l’art du dévoilement différé

0
69
L'auteur et son ouvrage

Conteur, scénariste, comédien, le natif de Boko en République du Congo, Gabriel Kinsa, publie un roman initiatique, « Les mystères de la mine d’or », aux éditions Hello. Un roman qui s’inscrit dans son registre de prédilection, le dialogue entre le visible et l’invisible ; un roman qui ouvre « des chemins de sens là où le monde semble les avoir refermés ». Enchantement.
Avec Gabriel Kinsa, on s’ennuie rarement, tant ses phrases, ciselées, transportent d’aise. Des métaphores vibrantes qui vous tirent d’une éventuelle torpeur empesée, comme si la langue retrouvait son souffle premier. Chez lui, les mots ne décorent pas, ils appellent, invitent à ralentir, à écouter. Son écriture avance à pas mesurés, attentive au poids de chaque silence. Elle refuse le sens immédiat, préférant l’expérience à l’explication.
Dans « Les mystères de la mine d’or » (éditions Hello), un jeune Belge découvre un document ancien lié à une mine d’or mythique au Congo. Dès lors, sa vie bascule, il part sur les traces de « Niolo », un lieu sacré que nul ne traverse indemne. Des rues de Bruxelles aux forêts de Lemba, il plonge dans les traditions kongos, affronte milices, puissances invisibles et ses propres limites. Ce qu’il pensait être la promesse d’un trésor devient un chemin initiatique : une exploration des racines, des esprits et de l’identité. Car Niolo ne livre pas de l’or, mais une transformation profonde, celle de celui qui ose s’y aventurer.
Dans ce tour de force narratif, ce conte à la fois fantastique et merveilleux, Gabriel Kinsa ne prend pas le lecteur par le bras. Son écriture du sacré se fonde plus sur la suggestion que sur l’explication facile. En témoignent ces mots – « porte », « forces anciennes », « lieu de colère » –, volontairement vagues, ce qui est cohérent avec un imaginaire du sacré où la précision serait une profanation. Le champ lexical du toucher – caresser, trembler, passer la main – matérialise le rapport au savoir comme une expérience sensible, non abstraite. L’illustration de la forêt aux formes « presque humanoïdes » est un moment fort, elle évoque le seuil entre l’humain et l’autre, entre le visible et l’invisible, sans basculer dans le fantastique explicite. Lisez : « Une mine d’or… Ceux qui parlent de cela sont rarement ceux qui comprennent, » dit-il d’un ton sec. Ses doigts caressèrent un instant les symboles, comme s’il cherchait à en saisir l’énergie, et son regard s’assombrit. « Ce que vous tenez là… Ce n’est pas ce que vous croyez. » Simon sentit son cœur battre plus fort. « Alors, qu’est-ce que c’est ? » Le docteur posa le document sur le bureau, croisa les bras et fixa Simon avec une intensité qui semblait percer à travers lui. « Monsieur Vandenven… certaines choses doivent rester… cachées. L’histoire, les croyances de ce pays, tout n’est pas destiné à être compris, surtout par ceux qui n’en sont pas les héritiers. » Il se leva lentement, comme accablé, et fit quelques pas vers une étagère. Après avoir hésité un moment, il sortit un vieux livre aux pages jaunies qu’il posa devant Simon. Sur la couverture, des symboles étrangement similaires à ceux du croquis étaient gravés. Il ouvrit une page précise, où figurait une illustration représentant une forêt dense, avec en son cœur des formes floues, presque humanoïdes. « Connaissez-vous les esprits du Lemba ? » demanda-t-il.
Savoir vs transgression
Cette scène, à tout le moins, pose une question centrale et contemporaine : a-t-on le droit de tout savoir ? Cette scène, à la vérité, une scène de dévoilement différé, est d’une efficacité narrative époustouflante, tant elle remplit une fonction essentielle du roman, le moment de l’interdit formulé. Littérairement, elle fonctionne comme une scène de seuil, où le savoir cesse d’être une promesse pour devenir un risque. Elle atteint son sommet au moment où le mystère s’approfondit par la complexité humaine autant que par le sacré.
Le dialogue est construit sur une montée progressive : d’abord la contestation de l’interprétation naïve – « Une mine d’or… » –, puis l’énoncé d’une limite – « certaines choses doivent rester cachées » –, enfin la révélation partielle – « Niolo est une porte ».
Gabriel Kinsa écrit comme on conte au bord du feu, avec cette attention grave portée à la parole qui engage. Rien n’est gratuit, ni le silence entre deux phrases, ni l’ombre qui traverse une image. Son style avance à pas feutrés, mais sûrs, traçant des sentiers là où d’autres se contenteraient de décrire. On sent que la langue a été éprouvée, polie, retenue, qu’elle sait ce qu’elle peut dire, et surtout ce qu’elle doit préserver.
En somme, lire Gabriel Kinsa, c’est accepter de ne pas tout saisir immédiatement. Ses textes refusent la facilité d’un sens livré clé en main. Ils proposent une expérience, une traversée, où le lecteur devient à son tour initié. Car chez lui, la littérature ne se consomme pas, elle se reçoit comme un murmure venu de la forêt, comme une parole confiée dont on mesure le poids longtemps après l’avoir entendue. Ainsi, page après page, l’écriture agit moins comme un spectacle que comme une présence. Elle relie les vivants et les ancêtres, la terre et l’esprit, l’ici et l’ailleurs, et rappelle que conter, lorsqu’on le fait avec justesse, demeure l’un des gestes les plus nécessaires qui soient.

F.B

 

BIOGRAHIE DE L’AUTEUR

Gabriel Kinsa est un artiste pluridisciplinaire originaire de Boko, au sud de la République du Congo. Conteur, comédien, metteur en scène, musicien et écrivain, il est reconnu comme l’un des plus grands conteurs francophones contemporains. Il grandit dans un environnement rural où il découvre très tôt la richesse de l’oralité traditionnelle. Après ses études à Boko, il s’installe à Brazzaville en 1974, où il entre en contact avec la diversité culturelle du pays et découvre le théâtre, marquant ainsi le début de sa vocation artistique. Installé en France depuis près de trente ans, Gabriel Kinsa reste profondément attaché à ses racines congolaises. Il se définit comme un jongleur de contes, capable de faire dialoguer les traditions ancestrales du Bassin du Congo avec les enjeux contemporains. Il est l’auteur de plusieurs albums jeunesse, CD de contes, romans et compositions musicales. Parmi ses œuvres récentes figurent les romans Sur la route du Lemba et Lubambu — l’ivresse de la mémoire — qui explorent les dimensions initiatiques, métaphysiques et politiques de la mémoire africaine. Gabriel Kinsa milite également pour la transmission de l’oralité aux jeunes générations. Il projette de créer une école d’art au Congo et d’organiser un festival du livre et de l’oralité dans son village natal. »

Abonnez-vous à notre bulletin d'information