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ROMAN : «La cadence des sentiments», le 8e roman d’Hygnas Embvani

ROMAN : «La cadence des sentiments», le 8e roman  d’Hygnas Embvani

L’écrivain congolais Hygnas Embvani vient de signer, aux Editions Spinelle (Paris, France), son 8e roman, «La cadence des sentiments». Une romance imaginée pour célébrer la beauté du métissage et honorer le brassage culturel. Et comme la plupart de ses romans, celui-ci est aussi un grand voyage dont l’amour est le vrai fil conducteur. Interview.

*Pourquoi ‘‘La cadence des sentiments ?’’
**Dans ce titre il y a deux mots – cadence et sentiments – qui tiennent une place de choix. En effet, en faisant battre les cœurs, les sentiments puissants engendrent une cadence, laquelle, à son tour, va rythmer la façon dont les amoureux vont vivre leur passion. En réalité, avant le BAT ou bon à tirer, c’est-à-dire avant que je ne contractualise l’impression du livre pour son édition, le titre de ce roman a été ‘‘Le père, le fils et Marie. Saison 2’’. Ce titre qui se référait à mon premier ouvrage a une connotation religieuse alors qu’en réalité il s’agit d’une romance. C’est pour cela qu’au tout dernier moment j’ai opté pour ‘‘la cadence des sentiments.’’

*D’où vous vient l’idée de ce livre?
**A vrai dire, ce livre n’est pas mon idée tout comme celui que j’ai fini d’écrire il y a deux ans de cela, mais que je n’ai toujours pas souhaité publier. ‘‘La cadence des sentiments’’ est née d’une demande de lecteurs qui avaient souhaité continuer le voyage commencé, quelques années plus tôt, avec un autre de mes ouvrages, ‘‘Le père le fils et Marie’’. J’avais bien accueilli cette sollicitation car moi aussi, j’avais l’envie de connaître ce qu’étaient devenus les héros de mon premier roman.

*Pourquoi dans leur histoire d’amour Marie et Giovanni, les héros de ce roman, croient toujours que le meilleur est toujours possible?
**C’est sans aucun doute leur amour l’un pour l’autre qui les fait courir. Lorsque Giovanni fait la connaissance de Marie à Toulouse, la jeune femme est la maîtresse de son père. Et quand Marie se rend compte qu’elle est, elle aussi, éprise de celui qui est presque son «beau-fils», elle préfère quitter Toulouse pour ne pas créer un conflit entre le père et son fils. Et évidemment, Giovanni qui est persuadé de n’être pas capable de vivre loin de la belle métisse va la suivre à Brazzaville où la jeune femme a trouvé refuge. Et plus tard, alors que le couple tangue, c’est Marie qui s’accroche. C’est elle qui tient le gouvernail d’un voilier devenu ivre… Mais heureusement pour eux, il y a eu aussi des moments où c’est la chance qui leur a fait éviter le pire. Le destin.

*Vous avez par exemple cette magie d’harmoniser une histoire d’amour avec n’importe quel autre sujet sans pourtant dérouter vos lecteurs. Le problème concernant la confiscation de la quasi-totalité des terres agricoles par des fermiers Blancs d’Afrique du Sud au détriment de la communauté noire que vous évoquez dans cet ouvrage, est-ce un fantasme ou une réalité?
**C‘est une réalité, malheureusement, oui hélas! Un peu plus de 30 ans après la fin de cet odieux système d’apartheid, Les fermiers Blancs continuent à concentrer dans leurs mains la majorité des meilleures terres agricoles du pays: 80 % du foncier alors que cette communauté blanche des Afrikaners ne représente qu’un peu plus de 9 % de la population du pays. Lorsque Mandela est devenu président, il a œuvré pour que les Blancs restituent aux Noirs 30 % des terres agricoles, sur la base du volontariat, mais sa proposition n’a jamais été suivie d’effet. Je pense sérieusement, pour ma part, qu’il s’agissait d’une suggestion assez naïve formulée par l’ANC, car on ne demande pas à un voleur de restituer, sur la base du volontariat, ce qu’il a dérobé à Autrui. Après cette suggestion, d’autres solutions ont été envisagées mais qui n’ont pas hélas permis de régler ce problème. A cette allure-là, les victimes de ce vol séculaire vont commencer à perdre patience et ça risquerait de mal se passer un jour… D’ailleurs, il y a déjà un mouvement, «la Fondation du Parti des Combattants pour la Liberté Economique», appartenant à la mouvance de la gauche radicale qui appelle à la nationalisation des terres sans compensation… La restitution des terres à leurs anciens propriétaires avec compensation écrite dans du marbre 3 ans après l’arrivée au pouvoir de Mandela n’a jamais été suivie d’effet, non plus, l’État ne possédant pas des milliards de dollars pour dédommager les fermiers Blancs.

*Et cette affaire du «docteur la mort» en Afrique du Sud, une affaire qui fait froid dans le dos; pouvez-vous nous en dire un mot? Là aussi, s’agit-il d’une fable ou d’une histoire vraie?
**Celui qu’on appelle ‘‘docteur la mort’’, de son vrai nom Wouter Basson. A l’époque de l’apartheid, il fut le responsable du programme bactériologique et chimique dans le cadre du programme «projet Coast» dont le but était de réduire la population noire sud-africaine pour permettre aux Afrikaners donc aux Blancs de conserver le pouvoir. La stérilisation des femmes de cette communauté par vaccination et la production de bactéries pour rendre malades ces populations étaient les options privilégiées dans le programme «projet Coast»… Poursuivi en justice à la fin de l’apartheid, il refusa de plaider coupable au motif que ses actions furent légales, en conformités avec les lois ségrégationnistes. Dans un pays où malgré l’arrivée de l’ANC au pouvoir, les grands postes dans l’administration dont celle de la Justice sont majoritairement aux mains de ceux qui avaient toujours défendu l’apartheid, Wouter Basson n’avait véritablement pas d’inquiétude à se faire. Et depuis la fin de l’apartheid, avec le soutien du réseau des militants restés, de façon souterraine, favorables à cet odieux système, ce criminel qui a su se jouer de toutes les procédures continue à couler des jours heureux dans le pays, et dirigeait, il y a encore bien peu de temps, un cabinet de cardiologie qu’il avait créé dans la ville du Cap, sans être inquiété. C’est triste et regrettable.

*Vous parlez aussi de la dot que le futur marié doit verser à la famille de sa future femme; c’est une coutume qui semble s’enraciner solidement. Quel est le regard que vous posez sur cette pratique?
**Cette coutume a encore de beaux jours devant elle; elle est solidement ancrée dans les habitudes au Congo tout comme dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne d’ailleurs. Cette pratique qui naguère avait un caractère symbolique sur le continent est devenue une mœurs qui ruine le futur marié par son coût souvent trop exorbitant. Il y a une sorte de marchandisation de la femme qui parfois est, elle-même aussi, une complice de son propre malheur sur ce plan. Je sais qu’en prenant cette position je vais me faire des ennemis; mais contre cette pratique qui m’agace, je suis incapable de ne pas dire ce que je pense. Je l’évoque ici pour la condamner car dans sa forme actuelle, la dot constitue désormais une véritable «exploitation de l’homme par l’homme.» C’est la position qui est la mienne depuis mes années de lycée après avoir lu la pièce de théâtre ‘‘Trois prétendants un mari’’s du Camerounais Guillaume Oyono Mbia.

*Il y a aussi d’autres coutumes que vous évoquez pleinement dans ce livre: le recours à la voyance, aux marabouts et à la sorcellerie. Pouvez-vous nous donner les raisons qui vous ont poussé à accorder cette place de choix à ces pratiques?
**Nous sommes ici dans un univers où le mysticisme c’est-à-dire l’ensemble de ces croyances et pratiques auxquelles les gens accordent une part essentielle semblent gouverner la vie sociale et l’intimité des individus…
gouverner la vie sociale et l’intimité des individus…
On n’est jamais malade parce qu’on a rencontré le chemin d’un virus ou parce qu’on a été infecté par une bactérie ; on n’a pas eu un accident de voiture parce que le code de la route n’a pas été respectée ou parce qu’on conduisait un véhicule en mauvais état… On ne rate pas un concours parce qu’on s’était mal préparé mais parce que l’oncle ou le voisin nous a jeté un mauvais sort. Le sortilège. Et parce que la réalité est aussi celle-là, alors on se penche souvent vers le domaine du mystique qui en produisant des solutions rarement transparentes induit un flou ; et ce flou enlève toute forme de rationalité aux adeptes de ces pratiques, amplifiant dans le même temps leur croyance. Il s’agit-là de recours à des solutions de facilité qui généralement génèrent des situations conflictuelles.

*Lorsque Marie quitte Brazzaville et arrive à Toulouse où elle rejoint son époux, quelle attitude adopte Sylvie, la maman de Giovanni lorsqu’elle découvre, quelques années plus tard, que Marie (sa belle-fille) est cette même jeune femme qui avait été à l’origine de son divorce avec Marco ?
**Sylvie avait beaucoup souffert de sa séparation avec Marco. Mais On peut toutefois dire que malgré le traumatisme que lui avait causé ce divorce, elle avait bien réagi dans le souci de préserver sa propre relation avec son fils et ses petits-enfants. Et puis, celle qui avait bien compris que Marie apportait un équilibre social à Giovanni craignait qu’une mauvaise réaction de sa part puisse conduire à la séparation du couple et faire retomber Giovanni dans un passé homosexuel qu’elle considérait comme « dissolu », dans la droite ligne de la position encore plus tranchée que fut celle de Marco, le père.

*J’aimerai, si vous le souhaitez, revenir sur un autre sujet que vous abordez dans ce livre, le royaume téké et sa divinité, le Kwembali. Le récit de ce livre s’y prêtait. Marie l’héroïne de ce roman est une fille métisse née d’un père Téké et d’une mère russo-ukrainienne. Dans cette fiction, en faisant en sorte que la descendance de Marie puisse s’intéresser à l’histoire du royaume Makoko par un séjour à Mbé, j’ai voulu à ma manière souligner l’intemporalité d’une civilisation qui fut jadis l’une des mieux organisées d’Afrique centrale avant la pénétration coloniale. Et pour être sincère, j’ai aussi voulu que ce passage dans ce livre serve de repère à mes propres enfants, et les aide à connaître qu’en dehors de la civilisation de leur mère au sein de laquelle ils sont nés et baignent, de l’autre côté de la Méditerranée, encore beaucoup plus loin que le Sahara, il y a une autre civilisation avec une grande histoire qui est la constituante d’une partie de leurs racines, un lieu où ils sauront bénéficier de la bénédiction et de la protection de leur divinité, le nkwembali ou le dieu des Tékés.

*Et le récit d’amour entre Thomas Jefferson et Sally Hemings une métisse qui fut son esclave, et dont vous évoquez la liaison dans ce roman ? Est-ce une légende ou une histoire vraie ?
**Plusieurs textes que j’ai lus parlent d’une relation restée secrète et taboue. De cette liaison étaient nés plusieurs enfants que Jefferson ne reconnaissait pas mais qu’il affranchissait tout de même dès que ceux-ci atteignaient la majorité. En définitive, je ne sais pas si on peut vraiment parler d’une histoire d’amour entre une esclave et son maitre qui n’a songé à l’affranchir. Il y a plutôt une relation de soumission sous la conduite d’un homme qui abuse de sa position dominante. Nous ne devons pas perdre de vue que cette liaison commence lorsque la jeune femme n’a que 14 ans alors que lui en a 44. Cette affaire de famille devenue affaire d’Etat entre Sally Hemings et le 3ème président des EtatsUnis d’Amérique est me semble-t-il une histoire vraie qui « éclaire toute la relation entre l’Amérique des Noirs et celle des Blancs » et illustre les contradictions qu’entretient l’Homme dans sa diversité.

*Quelle conclusion peut-on tirer à la fin de ce roman?
**La conclusion? Je pense qu’on arrive à se convaincre, à la fin de ce cette histoire entre Marie et Giovanni, que l’amour véritable est plus fort que tout ; il est plus fort que la raison, plus fort que le conservatisme ; il peut se révéler être un vrai rouleau compresseur contre la haine et contre la bêtise surtout. En vérité à la fin on aimerait que ce soit toujours l’amour qui gagne comme dans cette romance, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.

Propos recueillis par Pascal Ngalibo.

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