L’année 2025 signe le 70e anniversaire de la poésie congolaise. En effet, sa naissance est datée de 1995 avec la double publication de «Premier chant du départ» de Martial Sinda et de «Le Mauvais sang» de Tchicaya U Tam’si.
Depuis, plus d’une centaine de citoyens du Congo-Brazzaville ont franchi le pas de la création poétique.
Dans l’anthologie organisée et proposée par Omer Massoumou et Jean-Blaise Bilombo Samba sous le titre «Voici ma tête congolaise», la présence concrète des titres de 111 poètes a été établie. Or cette anthologie ne couvre que les soixante premières années, c’est-à-dire la période allant de 1955 à 2015.
En espérant la parution physique et incarnée au projet d’anthologie, il convient aujourd’hui de commencer à écouter avec attention la respiration poétique des dix dernières années jusqu’en 2025, en prenant soin de distinguer à travers diastole et systole les détails de battements de ces nouveaux cœurs de création culturelle ayant émergé au cours de cette période.
Aujourd’hui plus qu’hier, il est heureux d’observer une prévalue démographique des poètes et poétesses au Congo-Brazzaville. Beaucoup d’auteurs cependant restent inconnus du grand public, tant la démarche confidentielle de cette grande créativité individuelle demeure la norme. Quoi qu’il en soit, il n’est pas rare non plus de percevoir une frénésie presque compulsive de publications poétiques par quelques initiés de la chose, tant qu’ils empêchent par leur rythme de sortie de laisser la critique prendre le temps de poser la réflexion à travers une lecture motivée et soutenue et en cela d’installer un suivi approprié de leurs oscillations imaginaires. Si donc la quantité productive est assurée, il est souhaitable et espéré que la qualité nous autorise également à saisir le graal à peine perceptible de toute création.
Toutefois, la célébration collective des 60 ans de l’indépendance (1960-2020) par les poètes à travers leur élan créatif solidaire incarné dans l’anthologie «Congo Rêve solidaire/Ce que dit la vision des poètes» (Ed. Plus, Paris, 2021), a permis de porter à la lumière du grand public l’expression rassurante des nouveaux talents poétiques aux côtés des poètes émergents et leurs aînés déjà installés. La présence des référents jeunesse et genre est appréciable. Ainsi, pour la première fois, les lecteurs ont rencontré les noms, entre autres de: Ulrich Bakoumissa Ngouani, Descieux P. Ignianga Bass, Eméraude Kouka, Rosin Loemba, Dixon-Makheey, Natacha Christelle Makoumbou, Emmanuel Mankou, Nicole Mballa-Mikolo, Ourbano Mbou-Makita, Fred Arthur Mouanda Kibiti, Kelly Dada Harvard Mowendabeka. Cette liste n’est, bien entendu, pas exhaustive, mais reste indicative de ce que l’espoir placé dans la relève de la création poétique congolaise est garanti au-delà de toute hésitation.
Si comme l’a affirmé Lautréamont, à la grande satisfaction de Paul Eluard, que: «La poésie doit avoir pour but la vérité pratique», la nôtre «de vérité pratique» des poètes résidant au sud du Sahara est à confronter au «Comment vivre…», posé comme défi existentiel par Tchicaya U Tam’si.
Aussi, pouvons-nous, à l’aune de ses deux balises, signaler, tout risque d’erreur compris, une petite dizaine de plateforme poétique paru ces dix dernières années, qui semblent porter avec une certaine authenticité la quête convergente de ses deux injonctions vers cette prudente audace du poète comme existant libre et solidaire. Nous nous permettons donc de citer, toute subjectivité assumée, les quelques titres suivants:
Gabriel Mwènè Okoundji: «Comme une soif d’être homme, encore» – Ed. Fédérop, 2015/ Sauve-Gérard Ngoma Malanda : «La danse des silhouettes» – Ed. Ndzé, 2015/ Serge Eugène Ghoma Boubanga: «Cantiques incandescents» – Ed. L’Harmattan, 2015/ Marie-Léontine Tsibinda: «La tourterelle chante à l’aube» – Ed. Langlois Cécile, 2019/ Florent Sogni Zaou: «Sanglots pour Loango» – Ed. Renaissance Africaine, 2019/Huppert Malanda: «Aux Quatre coins du vent» – Ed. Renaissance Africaine, 2019/Jean-Pierre Heyko Lekoba: «Ainsi faite, la vie» – Ed. Acoria, 2020/Jean-Blaise Bilombo Samba: «L’Homme adépendant» – Ed. L’Harmattan, 2020/Collectif: «Congo Rêve Solidaire/Ce que dit la vision des poètes (anthologie)» – Ed. Plus, 2021/Omer Massem: «Matière de lenteur» – Ed. Plus, 2022.
Les mots voyagent, et au Congo-Brazzaville, cela fait 70 ans qu’ils bougent aux quatre coins de l’univers du vivant. Ils observent les flores et les faunes, les cours d’eau et les grands vents ainsi que les brillantes surfaces urbaines où les humains, petits et grands, hommes et femmes, citoyens et politiques, échafaudent des complexités de confrontation et de cohabitation qui, de temps à autre, trouvent sens dans la palabre, disons la poésie vivante, comme boussole.
Toutefois, malgré son immense vitalité, la poésie congolaise reste mortelle à travers la récurrente fragilité de ces créateurs. Si en décembre 2024, on a déploré le départ à Mpemba d’Emmanuel Eta Onka, officier général, dans la grande moitié de cette meurtrière année 2025, six poètes ont déjà tiré leur révérence, à savoir: Benjamin Abialo, Tchicaya Unti B’kune, Alphonse Ndzanga Konga, Martial Sinda, Jean-Pierre Ngampika Mperet, Basile Gabriel Ahoussa…
Puisque nous continuons à lire Dante, Hugo, Maïakovski, Tchicaya, Césaire et Amélia Néné Tati Loutard, nous gardons l’espoir d’agrandir l’énergie des mots appelés à voyager sur «tous les chemins» vers de nouveaux futurs pluriels, d’étonnants cosmos d’insubordination où il demeure encore opportun de se battre pour une vie digne et bonne. Ainsi osons-nous rêver en notre organique espérance de justice, d’harmonie et d’utopie.
Jean-Blaise BILOMBO SAMBA
